L'inflation scolaire par Marie Duru-Bellat

L'inflation scolaire, par Marie Duru-Bellat
Coll. La République des idées, éd. du Seuil, 2006, 110 p., 10,50 euros (parution : 7 janvier).

Denis Clerc
Alternatives Economiques n° 243 - janvier 2006
couverture
Chomage. Pourquoi il va encore baisser
janvier 2006

Elle ne manque pas de courage, Marie Duru-Bellat, pour aller à contre-courant d'une opinion partagée par la quasi-totalité du corps social en France. Elever sans cesse le niveau scolaire, nous dit-elle, encourager les élèves à poursuivre leurs études sont un mauvais investissement pour le pays et creusent les inégalités. Venant de tout autre qu'elle, cette position iconoclaste serait sans doute jugée aberrante, ou bêtement provocatrice, pour se faire remarquer. Mais là, manque de bol: Marie Duru-Bellat est la spécialiste reconnue de la sociologie de l'école et de la mobilité sociale liée à l'école. Ce n'est pas par désir d'occuper le devant de la scène médiatique, qu'elle a écrit ce que certains, un peu vite, prendront pour un pamphlet. C'est un expert qui s'exprime, pas un "communiquant". Il vaut donc la peine de regarder de près son message, aussi étonnant qu'il puisse paraître.

Déclassement

Premier point, donc: encourager la poursuite des études est un mauvais investissement. Pas pour les familles (et les élèves) qui y poussent: on sait bien que le diplôme, surtout s'il est délivré dans une filière à recrutement limité, est un sésame pour l'emploi. La course à la formation est généralement gagnante pour les individus qui s'y livrent, même si les exceptions ne sont pas rares et tendent à augmenter, alimentant les rancoeurs de ses victimes. Mais, pour la société dans son ensemble, cette course est un gâchis. Dans ce domaine, pas de main invisible qui tienne, pas d'harmonie des intérêts. D'abord, parce que les places sont en nombre limité: celui qui l'emporte en prive forcément le concurrent, contraint de se rabattre sur des positions moins prestigieuses, moins rémunérées ou moins intéressantes: bref, le déclassement, dont 44% des jeunes diplômés du supérieur seraient aujourd'hui victimes. Ensuite, parce que l'inflation des diplômes, comme toute inflation, tend à réduire leur valeur. Donc à pénaliser ceux qui ont investi dans le passé, et à encourager, par des stratégies d'allongement des études, le gâchis. Une dilapidation générale que finance la collectivité sans en être consciente.

Deuxième point: cela accentue les inégalités. Car le fossé se creuse entre les 130 000 jeunes laissés pour compte chaque année et les autres. Et, parmi ces autres, des lignes de faille séparent toujours plus ceux dont les familles, à force de dépense, de capital social et d'informations, ont su choisir les bonnes filières, du reste de la piétaille. Certes, le bac s'est démocratisé. Mais pas l'accès aux grandes écoles, qui accueillent de moins en moins d'élèves issus de milieux populaires. La méritocratie - l'attribution des postes en fonction des capacités de chacun, de sorte que les meilleurs postes reviennent aux meilleurs élèves -, en réalité, récompense non les plus aptes, mais les mieux placés. Ceux qui ont bénéficié à la fois de l'acquis culturel et de la capacité stratégique de leurs familles. Un ascenseur, nous rappelle l'auteur, fonctionne dans les deux sens: il monte, mais il descend également. Or les familles bien placées font tout pour que la descente ne s'opère pas au détriment de leurs rejetons. C'est humain, certes. Mais c'est aussi la négation de la méritocratie.

Des propositions

Alors que faire? Marie Duru-Bellat avance une proposition, à la fois séduisante et imprécise. Séparer, dans la formation initiale, ce qui serait de l'ordre du bagage de base, que tous devraient obtenir, mais où l'on ne se soucierait ni de classement, ni de diplôme, ni de sélection, parce qu'il s'agirait de ce que la société estime nécessaire pour que chacun fasse partie de la société. Un bagage assez élevé, mais qui ne serait pas forcément "utilitaire", en mettant les moyens nécessaires pour valoriser les talents cachés, pas seulement le capital scolaire. Après seulement, la méritocratie permettrait de sélectionner et d'orienter. Car la société offrira toujours des postes inégalement attractifs. Mais, souligne l'auteur, que les inégalités de revenus attachés à ces postes se réduisent, pour ne pas exacerber la lutte de classement dont la finalité est d'accéder aux "bons" postes. Avouons que la description faite de la façon dont on passerait d'un niveau à un autre, dont on sélectionnerait les candidats les plus aptes, dont on réduirait les inégalités de revenu attachées aux postes laisse au lecteur un sentiment de doute, ou, au moins, d'insatisfaction. Est-ce jouable, se dit-il? Ne s'agit-il pas d'une description irénique, que la réalité fera voler en éclats?

L'inflation scolaire, par Marie Duru-Bellat
Coll. La République des idées, éd. du Seuil, 2006, 110 p., 10,50 euros (parution : 7 janvier).

 Commentaires
maxguki, le 16/07/2010 à 22:47
C'est incroyable car quand j'étais au lycée puis à la fac je tenais des propos rejoignant le point de vue de Marie et je passais pour un simple réfractaire de bas quartier. J'ai lu son ouvrage et je le trouve fantastique car il traite enfin de ce tabou qu'est la diplômicisation d'une société et de la méritocratie qui est la négation d'elle même. Je vous recommande cette lecture, surtout aux étudiants de sciences humaines, enfin tous ceux qui sont intéressés par ce sujet brûlant.
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