La bonne et la mauvaise utopie

Sandra Moatti, rédactrice en chef de L'Economie politique
L'Economie politique n° 067 - juillet 2015
couverture
Faut-il défendre le revenu de base ?
juillet 2015

Un revenu versé à tous, sans condition ni contrepartie ? Longtemps cantonnée aux débats intellectuels, l'idée séduit désormais de plus en plus de partis politiques ou de mouvements citoyens en Europe. La plupart des partis Verts européens la défendent, en Espagne, elle figure sur la plateforme de Podemos, et en Suisse, une initiative populaire devrait conduire prochainement à un référendum. Et en avril dernier, en Finlande, la victoire du parti du Centre aux élections législatives a amené au pouvoir une formation dont le programme prévoit l'expérimentation d'un revenu de base.

A vrai dire, l'idée n'est pas nouvelle. Thomas Paine, anglais de la fin du XVIIIe siècle, acteur de l'indépendance américaine et de la Révolution française, en est le père le plus souvent cité. Il fonde son argumentaire sur une critique de la propriété foncière au nom du droit naturel que détiennent tous les hommes sur la terre. Pour compenser son appropriation par quelques-uns, il imagine une indemnisation versée à tous, financée par une taxe applicable aux propriétaires. Cette inspiration se retrouve dans le Permanent fund, le fonds souverain mis en place en Alaska pour redistribuer également entre tous les citoyens les revenus de la rente minière et pétrolière.

Mais, hormis quelques rares exemples dans d'autres pays pétroliers, le revenu de base stricto sensu - inconditionnel, universel et forfaitaire - n'a jamais été mis en oeuvre de façon pérenne. La Bolsa familia, mise en place au Brésil à partir de 2004, est réservée aux familles pauvres et conditionnée à la scolarisation des enfants. Des expériences limitées ont été conduites en Namibie et dans des villages ruraux de l'Inde. Mais, dans les pays dits "riches", il faut remonter aux expérimentations sociales menées dans quelques Etats américains dans les années 1970.

Pourquoi cette idée retrouve-t-elle de l'audience aujourd'hui ? Sans doute parce qu'elle répond à une double préoccupation de notre époque marquée par la persistance du chômage de masse et du sous-emploi et la montée des inégalités.

Elle répond tout d'abord à la crise de notre protection sociale fondée sur une norme de plein-emploi (comme l'explique Julien Dourgnon dans sa contribution à ce numéro). Malgré un coût important, elle délaisse un nombre croissant d'individus. Le revenu de base offrirait un socle plus simple, plus universel, moins intrusif et plus incitatif (puisqu'il ne baisse pas quand les revenus d'activité progressent).

Mais le revenu de base n'est pas qu'une réponse défensive aux mutations du travail. Dans une économie cognitive, où les connaissances s'acquièrent et s'échangent de plus en plus en dehors des heures effectives de travail et où s'inventent grâce aux technologies numériques de nouvelles formes d'organisation du travail autour des "communs" de la connaissance (voir à ce sujet l'éclairage apporté par Carlo Vercellone), il est nécessaire de trouver de nouvelles formes de partage de la valeur. Sauf à accepter de voir les inégalités se creuser de manière intolérable en faveur d'une élite captant la plus-value produite par le travail gratuit de la multitude.

Auberge espagnole

Séduisante, l'idée d'un revenu de base attire à la fois des pragmatiques - lutter contre la pauvreté, simplifier la protection sociale - et des utopistes - se libérer du travail aliénant et promouvoir une société du libre choix d'activité. En France, elle réunit des gens aussi différents que Christine Boutin et José Bové. Une variété qui confine à l'auberge espagnole idéologique, puisqu'on trouve aussi bien parmi ses promoteurs des néolibéraux, qui y voient le moyen de simplifier et de limiter drastiquement la protection sociale, que des anticapitalistes d'inspiration marxiste, pour qui c'est au contraire une étape supplémentaire dans la socialisation des revenus ; des keynésiens en quête d'un moyen de soutenir la demande que des écologistes promouvant la sobriété volontaire…

Les promoteurs du revenu de base ont tendance à masquer ces clivages. Ceux-ci ressurgissent pourtant dès qu'on évoque la mise en oeuvre, le montant et le financement de ce revenu. Relativement faible et financé par un redéploiement des allocations existantes pour les libéraux (voir à ce sujet la présentation par Denis Clerc du projet du Liber) ; ou, au contraire, "suffisant pour vivre dignement" et financé par une forte hausse des prélèvements obligatoires pour les anticapitalistes. Pour sortir du dilemme entre l'universalité du dispositif et son niveau qu'impose un financement fiscal (comme l'explique Christian Arnsperger), keynésiens et écologistes planchent plutôt sur des modes de financement monétaire, là encore dans des directions assez différentes.

Malgré ces dissensions, le revenu de base est-il un bon combat ? Faut-il prendre acte de la raréfaction du travail et croire ceux qui prophétisent le remplacement des travailleurs par des robots ? Des voix divergentes prédisent au contraire l'essoufflement durable des gains de productivité.

Faut-il défaire l'emprise de l'emploi sur la protection et l'intégration sociale ? Mais cela revient à entériner le dualisme de la société entre ceux qui ont accès à l'emploi et ceux qui sont relégués au dehors, ayant perdu à la fois les droits attachés au salariat et la reconnaissance sociale offerte par le travail. Cette tension traverse le parcours intellectuel d'un André Gorz, auquel Françoise Gollain consacre un article.

Pour Robert Castel, le revenu de base était le type même de la "mauvaise utopie". Présenté comme un instrument d'émancipation, il risquait de se transformer en instrument de relégation et d'exploitation accrue : d'un montant trop faible pour se passer de travailler, il offrirait au capitalisme une "armée de réserve" où puiser à moindre coût des travailleurs déjà partiellement rémunérés par un médiocre revenu de subsistance. Un point de vue que Jean-Marie Harribey exprime à sa manière dans son dialogue avec Carlo Vercellone.

Pour Bernard Maris, auquel Gilles Raveaud consacre ici un texte, le revenu d'existence fait au contraire partie d'une utopie salutaire, en ce qu'il nous oblige à nous confronter à notre angoisse de la liberté : comment vivrions-nous sans l'aiguillon de la contrainte ? Serions-nous capables de faire société sans le travail ? Mais le revenu d'existence n'était pour lui qu'une partie du puzzle : pas plus que Gorz il n'y voyait la solution universelle.

Sandra Moatti, rédactrice en chef de L'Economie politique
L'Economie politique n° 067 - juillet 2015
 Commentaires
Claudec, le 20/08/2015 à 19:09
Hormis les nombreux points sujets à controverse, parmi lesquels ceux notés en fin de commentaire, le revenu universel, n'est-il pas un encouragement à proliférer, adressé à une population qui n'a pas besoin de ça ?

Or, c'est avec une population moindre, en maîtrisant et dosant ses efforts de productivité, en orientant sa créativité vers la recherche du "mieux" plutôt que du "toujours plus", que la société produirait moins, ou pourrait moins produire, moins consommer et moins gaspiller. C'est la seule chance de tous ceux qui la composent, quelle que soit la place qu'ils y occupent et le rôle qu'ils y jouent, de continuer à bénéficier de l'essentiel des avantages que le progrès leur a procuré au cours des siècles et dont ils usent et abusent, au point de mettre la planète et l'espèce humaine en péril.
Par ailleurs, le nombre de pauvres se réduisant proportionnellement à leur place dans une pyramide sociale moins peuplée (et comptant aussi moins de riches), l'équilibre social, détruit avant tout par le surnombre, pourrait se rétablir.
Le poids de la pauvreté étant moindre, la société ne pourrait qu'y gagner en efficacité dans son rôle consistant à compenser une injustice sociale avant tout structurelle et surtout incontournable. Elle doit pour cela doser sa pression sur ses forces vives pour qu'elles puissent œuvrer au bonheur d'un ensemble dont la charge doit cesser de surpasser perpétuellement leurs capacités à y faire face.

Si tous ses maux perdurent et s'amplifient partout dans la monde, si le chômage et la pauvreté augmentent, si les inégalités sociales se creusent, si les revendications et les violences se multiplient, si le climat et l'environnement se dégradent chaque jour davantage, si les pires famines que nous ayons jamais connues s'annoncent, la raison première en est l'augmentation considérable de la population mondiale.
À l’aube de notre ère, la Terre était peuplée d’environ 250 millions d’êtres humains. Elle en comptait 7 milliards 20 siècles plus tard, dont 1 milliard et demi de pauvres profonds. L’homme a ainsi créé 5 fois plus de miséreux qu’il y avait d’êtres humains de toutes conditions sur terre au début de son entreprise civilisatrice.
Or chaque jour 200 à 250 000 êtres humains supplémentaires déferlent sur la planète pour aggraver son pillage et ses conséquences, et leur nombre dépassera bientôt les 10 milliards.
Il devient donc plus qu'urgent que les experts en tous genres, que les responsables politiques, religieux et scientifiques de tous niveaux, que toutes les bonnes volontés, dépassent leurs visions doctrinaires de la société, de même que celle parcellaires de l'écologie que sont le climat, l'énergie, les pollutions en tous genres, les ressources alimentaires, etc. par lesquelles ils ne font que masquer un peu plus l'essentiel qu'est le fait démographique, pour encourager la réduction de notre nombre ; le reste suivra.
C'est la seule planche de salut de notre civilisation et peut-être même de l'espèce. Et elle est réelle, quelques générations pouvant suffire à revenir – par une simple dénatalité respectueuse de la dignité humaine – à une population tolérable par la planète et l'espèce elle-même, laquelle devient chaque jour moins gouvernable. Certes, d'autres problèmes surgiront, tels que notre vieillissement et la décroissance, mais ils seront passagers et eux aussi maîtrisables.

A défaut de pouvoir éradiquer la pauvreté et encore moins les inégalités, et de les traiter à la source par la régulation démographique, peut-être leur subvention est-il le moyen d'en reporter les effets ? Il appartiendra ainsi aux générations à venir de régler le problème, selon le principe cher à tous les politiques, consistant à reporter leurs responsabilités sur leurs successeurs.
Mais il ne faut pas ignorer que cela revient à encourager implicitement les pauvres à se multiplier et à aggraver leur propre condition par leur poids, croissant sans cesse à la base d'une société impuissante.
Mais n'est-ce pas aussi reconnaître la place, voire l'utilité, d'une pauvreté qu'il suffit à la société de subventionner pour qu'elle y occupe aussi sagement que possible sa place ?
Pour approfondir cette réaction : http://claudec-abominablepyramidesociale.blogspot.com

- « ... moyen de simplifier et de limiter drastiquement la protection sociale » - Parfaitement illusoire, du seul fait que la protection sociale n'a pas de limites.
- « ... au nom du droit naturel que détiennent tous les hommes sur la terre.. » - Argument recevable uniquement dans la mesure ou la mention du droit est assortie de celle de devoir, dont le premier en l'espèce est pour chacun de contribuer dans la mesure de ses capacités au progrès commun.
- « Pour compenser son appropriation par quelques-uns, ... » - Énoncé qu'un minimum de clairvoyance voudrait remplacer par " son appropriation par les plus entreprenant" (au bénéfice de la société), partage et inégalités sociales en résultant relevant d'une tout autre problématique.
- « ... redistribuer également entre tous les citoyens les revenus de la rente minière et pétrolière. » - L'existence d'une rente et son partage constitue un cas particulier étranger à la question qui nous intéresse ici.
- « ... persistance du chômage de masse et du sous-emploi et la montée des inégalités. » - Eu égard à l'augmentation de la population à attendre de l'instauration d'un revenu universel, chômage, sous-emploi et inégalités ne pourront que croître.
- « ... Sauf à accepter de voir les inégalités se creuser de manière intolérable en faveur d'une élite captant la plus-value produite par le travail gratuit de la multitude. » - La "multitude" n'est-elle pas davantage une charge qu'une source de main d’œuvre gratuite pour la société 'et son élite) ?
- « ... se libérer du travail aliénant et promouvoir une société du libre choix d'activité.... » - 1° Le trvail est loin d'être considéré comme une aliénation par les membres de la société contribuant le plus à son progrès, 2° "libre choix d'activité" ou de non activité ?
anonyme92, le 24/08/2015 à 20:05
Si l'on maîtrise sa productivité, il y aura moins de consommation, mais aussi moins de biens pour les associations à but lucratif qui, pour l'instand subviennent aux besoins des personnes qui ne peuvent s'offrir des biens alimentaires. Il n'est pas question d'user et d'abuser mais tous simplement de ramener l'ensemble de la population sur un pied d'égalité.

Quant à la surpopulation mondiale elle provient surtout du continent africain : ce sont principalement les pays du Magrheb et l'afrique australe où les femmes procrée le plus. Nous autres en Europe se contentons en moyenne de trois enfants par famille. Exceptions faites des françaises issues du continent africains bien sûr. Nous voilà donc à aborder un sujet qui fâche : remettre en question la mondialisation, peut-être revenir au nationalisme tout du moins la CEE. Afin de décourager l'immigration déclarée ou non, sous toutes ses formes.

Le revenu universel n'est envisageable à concurrence de 800€ voire plus, que dans des pays équilibré, sains, sans délinquance, sans racisme d'où qu'il provienne. Afin de subvenir aux besoins des personnes les plus fragiles. Les valeurs de gauche ont été abandonné par le PCF, le PG, le NPA qui ont choisi volontairement de représenter dans leur programme les ouvriers et les salariés, voire les français issues de la diversité seulement. Parce qu'ils refusent de remettre en question cette mondialisation qui restera libérale, cette union européenne qui ne sera jamais de toute façon solidaire des peuples. S'ils faut revenir à des valeurs humaines, solidaires, universelles, alors il faut tous changer. Donc remettre en question notre pays à l'égard de l'UE. Cela veut dire revenir au nationalisme, sans tomber dans les idées du FN mais surtout pour retrouver des valeurs de gauche que vous FG, avaient lâchement abandonné, méprisant certaines origines, vous vous comportez au fond, comme le FN.


Les autres français, les oubliés, les exclus, ceux qui ne sont pas issus de la diversité, qui sont au chômage, à temps plein, de longue durée, bénéficiaire du RSA dont je rappelle ici de 417€ pour une personne seule ; de l'ASS 487€ environ pour une personne seule. Un revenu universel ne saurait être donc en décà de 800€ sinon il ne sert à rien. Par ailleurs si c'est pour retirer l'APL et la CMU cela ramènera les plus fragiles d'entres-nous à la même situation que s'ils avaient 500€ avec l'APL et la CMU. deux poids deux mesures. Soyons honnête et faisons les choses intelligemment.

Merci.
Henri LOURDOU, le 02/02/2016 à 14:09
Je ne vois vraiment pas ce que vient faire la sortie de l'UE là-dedans, ni en quoi les Français issus de la diversité seraient favorisés par rapport aux autres !
 Commenter cet article
J'ai déjà un compte, je m'identifie :

Mot de passe oublié?

Je n'ai pas de compte, je m'inscris :

Votre email :
Les trois derniers numéros



Votre email :

Je m'abonne et je commande



Offres d’emploi
    > Voir toutes les offres

    <a href="page.php?rub=99"><img src="pics/fr/mes-achats.gif" alt="Mes achats">

    Santé & Travail : Contacts | Qui sommes-nous ? | Informations légales | Signaler un contenu illicite
    Abonnements : 12 rue du Cap Vert 21800 Quetigny - Tel 03 80 48 10 25 - Fax 03 80 48 10 34 - accès au formulaire de contact
    Rédaction - Santé & Travail : Pôle information de la Mutualité française - 255, rue de Vaugirard - 75719 Paris Cedex 15
    01 40 43 34 73 - accès au formulaire de contact
    © Santé & Travail. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, des pages publiées sur ce site est soumise à
    l’autorisation de : Santé & Travail. Ce site fait l’objet d’une déclaration auprès de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés sous le numéro 821101
    Santé et Travail/Accueil