La France ne casse pas des Brics

Christophe Jaffrelot, directeur de recherche CERI-Sciences Po/CNRS et président de l'Association des amis d'Alternatives Internationales*
Alternatives Internationales n° 056 - septembre 2012

Dans ses relations économiques avec les pays émergents, la France est victime d'un triple déséquilibre : ses exportateurs sont peu tournés vers ces zones de forte croissance (les BRICS ne représentent que 7 % des exportations françaises contre 12 % côté allemand) ; quand il y a échange, ce n'est pas à l'avantage de la France (sur les 70 milliards d'euros de déficit commercial enregistré en 2011, 27 étaient dus à la Chine, et la France n'était bénéficiaire ni avec l'Inde, ni avec le Brésil) ; les grands contrats dominent cette relation ce qui crée une dépendance à quelques produits (malheur à nous les années où nous ne vendons par d'Airbus !).

Ces déséquilibres renvoient à des effets de structure, mais reflètent aussi des stratégies. Attirés par les bas coûts de production, les grands groupes français ont massivement délocalisé dans les pays émergents, "boostant" ainsi la production de ces derniers, mais réduisant d'autant ce qu'ils ont eux-mêmes à exporter. En 2011, leurs investissements à l'étranger ont été deux fois supérieurs à ceux de leurs homologues allemands qui investissent davantage… en Allemagne. Les Français fuiraient-ils la main-d'oeuvre nationale ?

L'idée suivant laquelle la désindustrialisation ne prêterait pas à conséquence dès lors que la France se repositionnerait sur des créneaux à haute valeur ajoutée (rappelons-nous le mot de Sarkozy aux Tunisiens sur le mode "vous avez les bras, nous avons la tête"), a fait long feu dès lors que les émergents - à commencer par l'Inde, premier exportateur de logiciels dans le monde - ont été en mesure de faire valoir leur excellent rapport qualité-prix dans ce domaine également.

Les entreprises françaises sont aussi trop peu présentes sur les marchés émergents parce que le pays compte trop peu de PME en mesure de travailler à l'international du fait de leur taille et de leur manque d'organisation - qui contraste avec la force de projection allemande. L'État, à travers toute une batterie d'aides et de soutiens, d'Ubifrance aux Missions économiques, cherche à pallier ces insuffisances, mais rien ne remplace l'approche d'un marché par un entrepreneur.

Le problème, cependant, ne vient pas seulement des PME. Nombre de firmes de belles taille ont fait chou blanc. Le secteur de l'automobile en témoigne. Dans les années 1990 déjà, PSA avait perdu 1 milliard de francs dans son aventure indienne. Le problème s'est reproduit dans le même pays avec d'autres, et ailleurs avec les mêmes - car on n'apprend pas facilement de ses échecs dans cet univers où nul n'admet … avoir échoué.

S'implanter dans les pays émergents est difficile. Il faut s'adapter à la bureaucratie et surtout à la corruption. D'autres le font, pourquoi pas nous ? La méconnaissance des marchés constitue souvent la variable décisive. Pour garder notre exemple, dans les années 1990, PSA avait voulu fourguer aux Indiens la vieille 309 alors que le seul marché local solvable était fait de membres de la classe moyenne parfaitement globalisés qui se sont demandés si les Français ne les prenaient pas pour… des Africains. La capacité à nouer des partenariats durables est une autre difficulté qui tient au changement trop fréquent de PDG - et donc de stratégie -, alors que les associés locaux gardent le cap et leurs dirigeants (surtout lorsqu'il s'agit d'entreprises familiales). Ce qui est en cause, ici, c'est la compétence des personnes, et la capacité des Français à vivre la globalisation autrement qu'à reculons. Cela change (puisqu'on apprend l'anglais dans les écoles de commerce), mais pas assez vite pour modifier la donne à court terme.

Christophe Jaffrelot, directeur de recherche CERI-Sciences Po/CNRS et président de l'Association des amis d'Alternatives Internationales*
Alternatives Internationales n° 056 - septembre 2012
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