Les inégalités sont-elles la faute des femmes ?

Entretien avec Dominique Méda*, philosophe et sociologue, professeure à l'université Paris-Dauphine, associé au Centre d'étude de l'emploi (CEE)
et Anne-Cécile Sarfati*, directrice déléguée du programme Elle active ! et rédactrice en chef adjointe du magazine Elle
Propos recueillis par Claire Alet
Alternatives Economiques Poche n° 063 - septembre 2013
couverture
Femmes-hommes, l'égalité en action
septembre 2013

Face aux blocages persistants vers l'égalité, les moyens d'agir sont à trois niveaux : celui des politiques publiques, celui des entreprises et celui des marges de manoeuvre individuelles.

D'après vous, quels sont les blocages à l'égalité professionnelle ?

Dominique Méda : J'en vois trois principaux. Il y a d'abord le problème de l'orientation. Les filles sont toujours moins nombreuses en filières scientifiques, en classes préparatoires et dans les filières techniques. Elles sont certes aujourd'hui plus diplômées que les hommes, mais pas dans les spécialités les plus porteuses. Même si les choses sont en train de bouger. Ensuite, il y a le choc de l'arrivée de l'enfant, qui continue à bouleverser les trajectoires professionnelles féminines bien plus que celles des hommes. Enfin, les femmes continuent à se confronter aux stéréotypes des recruteurs, qui ne leur donnent pas toute leur place ni en termes de responsabilités ni en termes de salaire.

Anne-Cécile Sarfati : Ces stéréotypes sont certes portés par les recruteurs, mais aussi par les femmes elles-mêmes car elles les ont intériorisés. Cela vient notamment du fait que le monde du travail a été fait par les hommes pour les hommes. Avec des règles non écrites, comme celles concernant le système de promotion dans l'entreprise, qui sont moins connues des femmes. Ces règles relèvent de la compétition et ne sont pas sans rappeler les jeux auxquels jouent les garçons dans les cours de récréation [voir encadré page 8]. C'est peut-être pour cette raison que ces règles leur sont plus familières. Aujourd'hui, les inégalités ne viennent pas d'un problème de compétences. Le problème, c'est de savoir monter dans l'entreprise. Or les femmes ne travaillent pas assez le savoir-être et le faire-savoir, qui est peut-être aussi important que le savoir-faire.

Comment agir face à ces blocages ?

A.-C. S. : Les entreprises doivent se rénover en interne. Beaucoup de grandes entreprises ont déjà lancé des programmes dits de "mixité". De plus en plus d'entre elles s'affirment women's friendly. Des PME prennent également des initiatives. Par exemple, un cabinet d'assurance de vingt personnes à Clermont-Ferrand a dédié une pièce au sein de l'entreprise pour accueillir les enfants en cas d'imprévus. Une autre PME lyonnaise a mis en place une individualisation des contrats de travail, afin de s'adapter aux contraintes de chacun des salariés.

D. M. : Attention à ne pas détricoter le droit du travail ! Il ne faut pas ramener les négociations sur le temps de travail à des négociations individuelles. Il faut des règles et des processus de réduction du temps de travail collectifs comme ce fut le cas au moment du passage aux 35 heures. Les politiques publiques sont le premier levier pour combattre les inégalités femmes-hommes.

Quelles devraient être ces politiques publiques ?

D. M. : Tout d'abord, il faut permettre une meilleure répartition des tâches familiales entre les femmes et les hommes en développant massivement les modes d'accueil des jeunes enfants et les activités périscolaires. Au sein du Laboratoire de l'égalité [1] (voir page 28), nous considérons que c'est une condition pour la réforme du congé parental : celle qui est actuellement proposée ne nous convient pas. Deuxièmement, il faut raccourcir la norme de travail à temps complet : c'est la seule sol les femmes font figure d'exception ution pour permettre aux hommes et aux femmes de travailler et de s'occuper de leurs enfants. Troisièmement, il faut une politique scolaire qui permette aux filles d'aller dans les filières où elles ne sont pas encore suffisamment représentées. Enfin, je crois à la nécessité de quotas et de sanctions exemplaires envers les entreprises qui ne respectent pas l'égalité salariale.

Une nouvelle réduction du temps de travail, ce serait une des solutions ?

A.-C. S. : L'idée d'une réduction du temps de travail est séduisante, même si le contexte économique n'y semble pas favorable. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut que les entreprises en finissent avec la culture du présentéisme. Cela n'a plus aucun sens à l'heure de la dématérialisation et de plus, cela pénalise plus particulièrement les femmes. Certaines entreprises ont mis en place des systèmes pour y remédier, comme la possibilité de faire du télétravail ou l'interdiction des réunions tôt le matin ou tard le soir. Mais il faut que ces politiques s'adressent aux hommes autant qu'aux femmes. Les entreprises doivent aussi prendre leur part de prise en charge de la garde des enfants. Par exemple, Ferrero a présenté lors du forum Elle active ! [2], organisé en avril dernier à Paris, leur système d'accueil des enfants des salariés les mercredis et pendant les vacances scolaires. Il faut être pragmatique : si les entreprises peuvent prendre en charge le plus de choses possible, qu'elles le fassent !

D. M. : Le problème, c'est qu'il y a tellement de chômage aujourd'hui, que l'on n'a pas besoin de donner des acquis supplémentaires pour attirer ou conserver les salariés. Globalement, le rapport de force n'est pas en leur faveur. C'est pour cette raison qu'il est très difficile d'avancer sur ces sujets.

A.-C. S. : C'est moins vrai du côté des cadres dits "à haute valeur ajoutée", par exemple dans les grands cabinets de conseil. Comme les recruteurs recherche les meilleurs talents, ils sont obligés de puiser dans le vivier de femmes et cela donne davantage de force à ces dernières.

Il n'y a donc pas besoin de mettre des quotas pour donner plus de place aux femmes ?

D. M. : Je ne suis pas d'accord avec Anne-Cécile Sarfati. Même dans les milieux qui recrutent des cadres hautement qualifiés, les femmes sont considérées par les recruteurs comme un risque et sont moins rémunérées. Les grandes entreprises qui se disent Women's friendly font beaucoup de communication. Mais la participation des femmes à tous les échelons de responsabilité ne bouge pas vite. Je suis en faveur des quotas à tous les niveaux, jusqu'à ce que les principales inégalités soient résorbées.

A.-C. S. : Je suis d'accord sur les quotas. Si nous laissons faire le jeu naturel des choses, ce sera trop lent et nous et nos enfants ne connaîtrons pas l'égalité au travail.

Cela signifie-t-il que les femmes ne peuvent pas agir de leur côté ?

A.-C. S. : Les femmes ont tout de même des marges de manoeuvre individuelles. La preuve, c'est que certaines y arrivent. Dans mon livre, j'incite les femmes à connaître les règles du jeu implicites du monde du travail. Par exemple, il est important de communiquer sur ses résultats, ses réussites. Les femmes souffrent encore trop souvent du syndrome de la "bonne élève", qui consiste à croire qu'elles seront récompensées de leurs efforts de manière automatique. Dans le milieu de l'entreprise, on obtient ce que l'on demande, pas ce que l'on mérite. Cela ne veut pas dire qu'elles doivent se transformer en hommes, mais elles doivent prendre conscience que ce milieu est très compétitif.

D. M. : Il faut certes que les femmes et les hommes jouent à armes égales, mais cela ne veut pas dire que les uns et les autres soient exclusivement voués à la compétition économique. L'enjeu est plutôt de parvenir à tout partager, y compris le rôle de soin autrefois dévolu aux femmes.

Etes-vous optimistes ?

A.-C. S. : Je préfère me dire que les choses vont bouger vers plus de mixité. On commence d'ailleurs à l'observer avec la "génération Y". De plus en plus de jeunes hommes aspirent à pouvoir mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle et à ne plus tout donner au travail. De même, les femmes veulent pouvoir "concilier". Le mythe des années 1980 de la working woman a vécu. Le monde du travail dans son ensemble a tout à gagner à davantage de mixité.

D. M. : Mais c'est sans compter sur les résistances très fortes de certains hommes qui sont tétanisés à l'idée que plus de mixité et d'égalité viendrait bouleverser le couple et la répartition traditionnelles des rôles. On a pu le constater dans les débats qui ont suivi la publication de La fin des hommes [3]. C'est pour cela que les femmes doivent continuer à s'exprimer davantage et doivent développer une conscience politique pour exiger plus d'égalité.

A.-C. S. : Les femmes doivent apprendre les règles du jeu et se dire que le féminisme n'est plus un gros mot.

Entretien avec Dominique Méda*, philosophe et sociologue, professeure à l'université Paris-Dauphine, associé au Centre d'étude de l'emploi (CEE)
et Anne-Cécile Sarfati*, directrice déléguée du programme Elle active ! et rédactrice en chef adjointe du magazine Elle
Propos recueillis par Claire Alet
Alternatives Economiques Poche n° 063 - septembre 2013
 Notes
  • (1) Dominique Méda est l'une des fondatrices du Laboratoire de l'égalité et participe aujourd'hui à son conseil d'administration.
  • (2) Voir www.elle.fr/Site/Elle-Active
  • (3) Dans son ouvrage The End of Men (Autrement, mars 2013), la journaliste américaine Hanna Rosin soutient la thèse selon laquelle la percée des femmes met fin au pouvoir détenu par les hommes.
 Notes auteur

*auteure notamment de Le temps des femmes (Flammarion, 2001) et Le deuxième âge de l'émancipation (avec Hélène Périvier, Seuil, 2007)

**auteure de Etre femme au travail. Ce qu'il faut savoir pour réussir mais qu'on ne vous dit pas, Odile Jacob, septembre 2011.

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