Sur les traces des cancers professionnels des dockers

Anne-Marie Boulet
Santé & Travail n° 089 - janvier 2015
couverture
Prendre soin des aides à domicile
janvier 2015

Menée auprès de dockers de Nantes et Saint-Nazaire, la recherche-action Escales a démontré qu'ils ont été exposés à de multiples cancérogènes. Un atout pour la reconnaissance des atteintes professionnelles de ces salariés, et leur prévention.

Sur les docks, on meurt dix à douze ans trop tôt." C'est avec cette phrase choc que Jean-Luc Chagnolleau, docker pendant plus de trente ans sur le port de Nantes, dénonçait les risques pour la santé encourus dans les métiers portuaires lors d'un colloque sur le sujet en 2011. Atteint d'un cancer du rein, qui l'a emporté depuis, à l'âge de 55 ans, il voyait disparaître nombre de ses collègues, souvent jeunes. Les cancers lui paraissaient trop nombreux. C'est ce qui l'a poussé à créer, en 2009, l'Association pour la protection de la santé au travail des métiers portuaires (APPSTMP 44). Celle-ci a mené en 2009-2010 une première enquête auprès de 243 dockers et anciens dockers de Nantes/Saint-Nazaire : 85 signalaient être atteints d'une maladie grave et 43 étaient décédés. Soit plus d'un salarié sur deux.

Repères

Le Groupement d'intérêt scientifique sur les cancers d'origine professionnelle en Seine-Saint-Denis, ou Giscop93, a été créé en 2002 sous l'impulsion d'Annie Thébaud-Mony, alors chercheuse à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ce groupe pluridisciplinaire d'experts reconstitue les parcours professionnels et identifie les expositions à des cancérogènes de patients atteints de cancers adressés par trois hôpitaux du département. Jusqu'en mai 2011, sur 1 742 patients signalés, 1 204 ont accepté de participer à l'enquête. L'exposition à des cancérogènes a pu être établie pour 878 d'entre eux.

Quatre ans plus tard, le cancer du rein de Jean-Luc Chagnolleau vient d'être reconnu d'origine professionnelle par le tribunal des affaires de Sécurité sociale (Tass) de Nantes. Une reconnaissance qui doit beaucoup aux résultats, rendus en 2014, d'une recherche-action nommée Escales (pour "Enjeux de santé au travail et cancers : les expositions à supprimer dans les métiers portuaires"). Ceux-ci sont venus confirmer les inquiétudes de l'APPSTMP 44. Les dockers et grutiers ont été exposés à de multiples produits cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR). Au minimum 8 substances pour chaque individu, voire jusqu'à 13 ou 14 pour les plus exposés, comme l'attestent les parcours professionnels retracés par Escales.

Un travail de mémoire

Car cette enquête a la particularité de s'être appuyée sur la mémoire et l'expérience du travail des salariés. "D'emblée, il était clair pour nous que nous nous inscrivions dans une histoire, déclare Véronique Daubas-Letourneux, sociologue, chercheuse associée à l'université de Nantes et maître d'oeuvre de l'enquête. Tous les acteurs d'Escales étaient dans une optique de partage des savoirs, mais aussi de production de connaissances devant servir à des actions de prévention.Après le colloque de 2011, les dockers et chercheurs présents sont restés en contact. Nous avons répondu, ensemble, à un appel d'offres du conseil régional Pays-de-la-Loire et coconstruit le dossier de recherche-action."

Le programme Escales débute à l'été 2012. Il se fixe comme objectif le repérage des expositions auxquelles ont été soumis les dockers et agents portuaires. "Nous avons conçu une méthode semblable à celle utilisée par le Groupement d'intérêt scientifique sur les cancers d'origine professionnelle en Seine-Saint-Denis (Giscop93), explique Christophe Coutanceau, sociologue qui a mené l'enquête de terrain (voir "Repères"). Nous avons cherché à retracer le mieux possible les parcours professionnels des personnes retenues pour l'enquête. L'équipe en a sélectionné 27 parmi celles qui, dans la première enquête [celle de l'APPSTMP 44, NDLR], avaient déclaré être malades et atteintes d'un cancer." Le sociologue est allé voir chacune d'elles et, via un entretien s'appuyant sur un questionnaire préétabli, a cherché à identifier les emplois occupés, les tâches effectuées.

Jean-François Gruais, 69 ans, a ainsi fait partie de ce panel. "Chaudronnier de formation, j'ai passé vingt ans sur les docks,jusqu'en 1992, raconte-t-il. J'ai fait de tout : occasionnel aux agrumes, la farine, les billes de bois. Traités à mort. Pour les oranges, les cales n'étaient pas ouvertes à l'avance et au bout de 30 minutes, on prenait des malaises." Victime d'un cancer de la prostate, non reconnu comme professionnel, de plaques pleurales et d'abcès aux poumons, cet ancien docker n'a été indemnisé que pour son exposition à l'amiante. "Je me souviens des vastes hangars à primeurs, ajoute-t-il. On y circulait sur des chariots élévateurs. Il fallait se croiser vite et nous conduisions en marche arrière parce que les charges étaient devant nous et nous empêchaient d'avoir de la visibilité. C'étaient des engins au gasoil. J'enfilais une cagoule sur la tête, des lunettes et un masque, mais j'étais tout noir. Nous n'avions pas conscience de ce que nous avalions."

Polyexpositions

Ces expositions multiples sont confirmées par Jean-François Certin, ex-animateur du programme national de prévention du risque CMR pour la Caisse nationale d'assurance maladie : "Je suis descendu à de multiples reprises à fond de cale durant mon activité professionnelle. Entre tourteaux de céréales et fonte en vrac contaminée par des cordons d'amiante, c'est là que j'ai relevé les taux d'empoussièrement les plus élevés que j'ai pu rencontrer. Pas un seul docker n'a pu échapper à une exposition à des produits cancérogènes."

Ce dernier a collaboré au programme Escales à titre d'expert. L'exploitation des questionnaires lui a été soumise, ainsi qu'à Annie Touranchet, ex-médecin-inspecteur régional du travail pour les Pays-de-la-Loire. "Je me suis laissé impliquer quand je suis partie à la retraite, se rappelle-t-elle. Dès 2008-2009, la CGT des dockers m'avait alertée sur le nombre important de pathologies. J'ai commencé à éplucher les dossiers médicaux. Mais nous manquions d'éléments. En revanche, on pouvait remarquer que plusieurs organes-cibles étaient atteints par des cancers." Un signe de polyexposition potentielle.

Les chercheurs ont aussi pu exploiter les informations recueillies dans les carnets professionnels que les dockers les plus précautionneux avaient tenus à jour depuis 1947. "A l'origine pour ne pas se faire léser au moment de la paie, ils y transcrivaient tout ce qu'ils faisaient, indique Christophe Coutanceau. Ces carnets se sont révélés précieux pour retracer les expositions."

"Ce rapport scientifique est une première et, de plus, il met en évidence les polyexpositions, relève de son côté Serge Doussin, actuel président de l'APPSTMP 44. Nous disposons maintenant d'un outil important." L'association va pouvoir s'appuyer sur l'enquête pour faciliter la déclaration en maladies professionnelles des cancers touchant les salariés. Mais aussi pour améliorer leur prévention. Ces cancers n'entrant pas dans les tableaux de maladies professionnelles, il faudra démontrer leur lien avec le travail auprès des comités régionaux de reconnaissance (voir encadré page 17). "Le système de reconnaissance actuel, associant une pathologie à un produit, n'est pas adapté aux multiexpositions", considère Jean-François Certin.

La reconnaissance de l'origine professionnelle d'une maladie

La reconnaissance de l'origine professionnelle d'une maladie est régie par des tableaux et un système complémentaire lorsque les conditions du tableau concerné ne sont pas remplies ou que la pathologie ne fait pas l'objet d'un tableau. Dans ces deux cas, la victime doit soumettre son dossier au comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (C2RMP), qui examinera s'il existe un lien direct entre la maladie et les expositions professionnelles dans le premier cas ou un lien "direct et essentiel" dans le second.

De la réparation à la prévention

Pour faciliter les démarches des dockers, l'APPSTMP 44 travaille à la réalisation d'un guide pratique en collaboration avec le Giscop93. Des permanences se mettent en place pour aider à remplir les dossiers. "Le lien direct et essentiel entre une exposition et la maladie n'est pas évident à établir", constate Annie Touranchet. Mais la reconnaissance du cancer du rein de Jean-Luc Chagnolleau ouvre des perspectives. Pour Serge Doussin, "cet avis favorable va donner un élan formidable aux dossiers à venir".

Côté prévention, le port de Nantes n'a plus de responsabilité en matière de santé au travail vis-à-vis des dockers. Ces derniers sont désormais salariés d'entreprises de manutention. Mais Wilfried Hervé, secrétaire général du syndicat CGT des dockers de Nantes, semble assez optimiste, notamment sur la délivrance d'équipements de protection individuelle (EPI) : "Nous avons maintenant les résultats de l'étude Escales à mettre en avant. Cela va aussi convaincre les collègues réticents de s'équiper." Pour les équipements collectifs, plus efficaces et moins contraignants, les solutions sont plus complexes.

Alerte sur les conteneurs de fret

Frédéric Lavignette

"Le pire est peut-être à venir !", s'est exclamé un intervenant lors du colloque international sur les gaz et vapeurs toxiques dans les conteneurs, organisé par la CGT le 18 novembre, à Montreuil (93). Et d'ajouter : "Tout est en place pour qu'on connaisse un taux de mortalité équivalent à celui des travailleurs de l'amiante."

De fait, la chaîne des métiers intervenant sur les 90 000 conteneurs de fret qui transitent par les ports français est longue et variée. Les marins en sont le premier maillon, suivis des douaniers qui inspectent leur contenu et des travailleurs des zones portuaires qui déchargent les marchandises, les entreposent et les répartissent dans le cadre de la logistique. Puis viennent les chauffeurs routiers, qui les acheminent jusqu'à nos commerces, où des employés les déballent.

Gaz nocifs. L'autre longue liste est celle des gaz susceptibles d'entrer en contact avec les travailleurs : on y trouve des toxiques - comme le bromométhane, le fluorure de sulfuryle, la phosphine, la chloropicrine et le toluène - et des cancérogènes - comme le formaldéhyde, le benzène ou le dichloroéthane. Certains gaz proviennent de la fumigation du chargement, afin de le préserver des insectes invasifs et autres nuisibles. L'usage de pesticides doit normalement être signalé sur le conteneur, dès le point de départ. Autre type de gaz : ceux dégagés par les marchandises elles-mêmes, du fait des solvants, vernis, colles, résines, peintures et PVC utilisés pour leur fabrication ou leur nettoyage. Faute de renseignements précis sur ces produits, aucune signalétique n'est prévue sur le conteneur.

Des cas de troubles respiratoires et digestifs, de paralysies, de maladies dégénératives et de cancers précoces commencent à s'accumuler chez les salariés concernés. Les syndicats de dockers du Havre et ceux des douaniers sont parvenus à obtenir l'application de procédures préventives : mise en retrait des salariés à l'ouverture des portes du conteneur, ventilation de celui-ci pendant 30 minutes avant d'y pénétrer, port éventuel d'un masque à cartouche. Des précautions jugées insuffisantes, comparées à celles déjà adoptées aux Pays-Bas, en Allemagne et en Belgique. En l'absence de réglementation internationale interdisant les produits incriminés, réclamée par plusieurs des participants au colloque, le port d'une combinaison intégrale semble être une des solutions les plus adaptées… mais c'est aussi la moins confortable pour effectuer un déchargement.

La prévention des expositions pourrait aussi faire l'objet d'une seconde étude. C'est le projet de Patrick Chaumette, professeur de droit à l'université de Nantes et coordinateur du programme Escales. Spécialiste en droit du travail mais aussi en droit maritime, il s'interroge : "Il est probable que les dockers sont maintenant un peu plus spécialisés. Avec des expositions sans doute plus intenses, mais moins nombreuses. Cela change-t-il quelque chose dans les atteintes ? Le réseau de préventeurs serait aussi très intéressé par un volet spécifique prévention."

Une optique partagée par Jean-Michel Leray, président de la commission prévention et promotion de la santé de la Mutualité française Pays-de-la-Loire, qui a soutenu le programme Escales : "Que peut-on faire pour réduire les risques ? La question nous intéresse aussi si, avec les autres intervenants, nous pouvons réussir à échanger sur les ergonomies de travail, les protections adaptées."

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